Images pour les yeux, images pour les mains
#verticalvideo

Periscope et Meerkat forcent leurs utilisateurs à diffuser au format vertical. Encore au début de 2015, n’importe quelle vidéo au format vertical était taxée d'amateurisme. Faut-il prendre au sérieux le format vidéo vertical ? L’usage du téléphone-caméra porté dans la main est-il en train de renverser notre tradition du format paysage ?

Qu’est-ce que c’est, une image ? Une image, c’est un poème en raccourci. C’est Bachelard qui disait cela, l’épistémologue, le philosophe des sciences et des modes de la raison, mais aussi le philosophe des rêveries primordiales, le philosophe des images. Quelle est l’expérience que nous faisons devant une image ? C’est une expérience totale, instantanée. Aucun des termes qui compose l’image ne peut être retiré sans que tout en soit dérangé. Et puis c’est dans son rapport à l’ensemble que chaque couleur et chaque forme de l'image prend son sens. Une couleur toute seule, ça ne veut rien nous dire : tout est une question de "mesures”. Cela est vrai pour les éléments qui composent l’image mais aussi pour les éléments qui l'entourent, le décor dans lequel elle se déploie, et le cadre qui la circonscrit.

S’il y a passage d’un format de cadre à l’autre, de l’horizontal au vertical par exemple, alors c’est qu’on ne se sert plus des images de la même manière, que les usages changent.

Format horizontal, format vertical

Naturellement, pour des questions physiobiologiques, nos médias ont favorisé les images panoramiques, au format horizontal, celles qui imitent le paysage allongé de la terre et notre champ de vision. C’est aux alentours du XVIIe siècle que les formats se décident : l’italienne pour les planches des imprimeurs, et la Marine, en peinture, qui doit contenir et l’horizon et la flotte en son entier qui la parcourt. Le format horizontal, c’est l’oeil qui voit loin, qui voit large, qui voit beaucoup et qui embrasse les éléments multipliés. C'est un format de la collectivité : d’autres personnes peuvent passer dans le cadre et d’autres personnes peuvent regarder le cadre avec moi. Il produit de l’espace habitable et du possible.

Le format vertical est un peu plus en désamour. Seuls les maquettistes pivotent leurs écrans. On le retrouve dans les portraits des noblesses en Figure et dans les panneaux publicitaires des gares et des métros. Quelque part, il nous gêne, un peu étriqué, un peu trop découpé, comme en lamelles. Il isole le personnage de son contexte, donne une image presque anthropomorphe, de plain-pied, avec des entre-jambes inutiles, des pantalons… Le format vertical est celui du miroir. On se demande ce qui se passe avant, et ce qui se passe après les arrêtes du cadre.

Un moment précis de l’histoire des usages

> Le truc qui me fait surtout chialer, c’est d’avoir filmé un moment si incroyable avec une putain de vidéo verticale de m…

Cedric Ingrand

Les premiers appareils photos numériques privilégiaient tous le format horizontal, par inertie des valeurs venues de la photographie traditionnelle. Dans la photographie traditionnelle, on tient son appareil à deux mains. L’index et le pouce gauches se pincent et règlent l’ouverture, l’index droit actionne le déclencheur. Le format vertical est une exception de la photo argentique.

Ce sont les appareils photos munis d’une caméra qui ont commencé à produire de plus en plus de photos verticales, puis de vidéos verticales. D’abord parce qu’on n’a plus besoin de faire de rupture entre le regard et la prise de vue : le téléphone est tout le temps dans la main, le geste rituel qui consiste à dégainer son appareil pour prendre une photo n’existe plus : l’effet de seuil qui sépare l’homme qui regarde et l’homme qui enregistre n’existe plus, on est tout le temps un peu des deux. La main poursuit ainsi, pour prendre une photo, le geste qu'elle connaît, le geste des autres sollicitations du téléphone portable. A ce moment précis de l’histoire des usages, tout ce qui avait été la culture de la prise d’image à deux mains se retrouve bouleversé par une transformation qui, pour nous, est presque muette, tout à fait sans douleur. Nous prenons simplement une image, avec la main, avec le téléphone. Et voilà qu’elle est verticale. L'acte se déroule sans couture dans nos gestes. Ce n'est que plus tard, lorsque nous essayons de les regarder, de les partager, qu'elles apparaissent étrangement prises "dans le mauvais sens".

Je me souviens d’un épisode sur FacebookCedric Ingrand (c’était début 2014), avec commenté une vidéo montrant une personne atteinte de surdité, et entendant pour la première fois. Ces vidéos sont nombreuses, et elles ont une sorte de magie pour nous, qui ne pouvons pas imaginer ce que c’est que d’avoir accès à un nouveau sens, ce que c’est que d’avoir été privé d’une partie du monde et d’avoir cette partie du monde rendue à nous. Et Cedric Ingrand avait dit : “le truc qui me fait surtout chialer, c’est d’avoir filmé un moment si incroyable avec une putain de vidéo verticale de m…”. Ce qu’il faut comprendre de cette remarque c’est que Cedric Ingrand, comme moi qui étais d’accord avec lui, était persuadé que cette vidéo, alors qu’elle montre tout ce qu’il y a de plus magique dans notre époque, était comme annulée, juste parce qu'elle était verticale. C'est ce que pensaient les commentateurs, c'est ce que pense aussi YouTube, qui ne prévoit pas de lecture verticale sans bandes noires.

verticalvideo_ingrand

Une image pour la main

C'est aussi ce que je pensais. Mais je suis né dans une année très 1979. L’image, pour ma génération, est intimement promise à la consommation de l’oeil. Elle conserve, on pourrait dire, une possibilité de contemplation pour ses couleurs et pour ses formes propres, pour la mesure des éléments internes qui la composent : une dimension substantielle, j’aime bien la regarder en évacuant le contexte (peut-être même qu'elle sert à cela : à confier l'idée qu'un monde complet, avec son rythme et son autonomie, existe et nous accueille dans chaque carte postale). C’est tout comme un symbole : on ne peut pas facilement savoir ce qu’elle veut dire, rien n’est net.

Cela peut être sur le point de changer. Il pourrait y avoir la venue d’une image qui ne soit pas faite pour les yeux, une image promise à la consommation de la main. Une image courante, une image de commerce et d’échanges, qui aurait besoin d’être saturée de formes attendues et de poncifs, où tout serait, au contraire des images de la photographie que j’ai connues, de plus en plus net, une image frappée (comme on dit de la monnaie) avec des gros ensembles de valeurs : un visage, un selfie, telle moue de la bouche, tel sourire, un chaton, un gimmick, n’importe quoi de très reconnaissable : tous ces jetons de la mémétique que nous nous échangeons plus facilement s’ils sont plus facilement identifiables. Une image dont la valeur tient dans ce que nous la connaissons déjà, une image qui n'est que l'actualisation d'un code partagé, ou d'une règle du jeu : en définissant le format, Vine et ses 6 secondes, le carré d'instagram, on se donne aussi une identité.

> Le format vertical favorise le commerce d’une image manuelle, une image qui passe de doigts en doigts.

Le format vertical favorise exactement ce commerce, le commerce d’une image manuelle, d’une image qui passe de doigts en doigts. Le cadre vertical la dédouane de tout impératif d’harmonie interne, car elle ne boit pas l'ensemble du regard, elle ne se tient jamais seule. Elle n’a pas besoin de beauté, car elle est une partie, une partie réinsérée dans un contexte chaque fois différent. Elle se nourrit du contexte, elle n’est plus un ensemble qui se substitue au paysage, mais un insert, un personnage, un santon qui participe à l’ensemble de la crèche. La question de la mesure ne s’exerce plus seulement sur les éléments qui la composent, mais sur le rapport qu'entretient son sujet avec les deux scènes qui se déroulent hors-cadre :

  • d’abord les autres lamelles verticales, à gauche et à droite de notre champ de vision, qui sont le contexte urbain, les visages de nos copains, la "vraie vie" qui nous encadre ;
  • et ensuite les spectateurs invisibles de image, ceux qui ne sont pas avec nous pour la regarder, mais qui la regardent et la regarderont ailleurs. Cette deuxième scène est la plus importante, c'est la socialité qui agit même lorsque nous sommes seuls, qui nous fait produire pour partager plutôt que produire pour produire, c'est la socialité in-absentia qui est la foule des rêves les plus isolés.

Ce sont les usages qui font l’histoire, et pas l’inverse

Pour paraphraser un mot de Marx : ce sont les usages qui font l’histoire, et pas l’inverse. S’il s’exerce bien une force de "co-détermination" (Leroi-Gourhan) entre la technique et le social, cela explique pourquoi on étend les formats horizontaux des Marines pour peindre les flottes grandissantes, pourquoi les vitraillistes développent de nouveaux verres quand les églises dilatent leurs rosaces. Cela explique pourquoi une certaine image, faite pour être échangée comme une monnaie, une image de grand chemin, s'insère dans nos pratiques sociales, malgré nous (ou plutôt malgré ce que nous croyons que nous voulons), à ces heures étranges où une photo que personne n'a vue nous semble être une photo qui n'existe pas.

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